by Bernard Collet

Des forêts, des arbres, un ensemble de formes archétypales, formes simplifiées au maximum, avec cet esthétisme simple et voulu qui rend ces arbres imposants et à la fois fragiles, formes pures en quelque sorte qui laissent la possibilité d’une déclinaison sans fin, d’une utilisation plastique illimitée. C’est ce que l’on voit. C’est vrai, on pourrait ne retenir du travail de Rita Alaoui que l’expression et la mise en œuvre de ce processus formel, la répétition d’une forme, ils sont nombreux les peintres à la recherche d’une forme personnelle, reconnaissable dans leur travail, d’une signature référentielle en quelque sorte et qui leur permet d’intérioriser une vision, d’approfondir une intuition, mais ce serait passer sous silence la part la plus vraie de son travail, car loin de ce carcan formaliste elle laisse apparaître des débordements par sa pratique même, où affleurent des affects et une certaine spiritualité, dans une grande variété de propositions, car ces arbres formes sont l’aboutissement d’autres recherches, comme celles autour de la forme des méduses, des vêtements ou des cupcakes.

Aujourd’hui ces formes épurées d’arbres, blanches, de cette absence de couleur qui participe du strict nécessaire pour que nous les reconnaissions au premier regard, avec ces trouées de feuilles régulières, découpées comme des sourires, mais est-on si sûr de cela quand on sait que toute forme n’existe que dans l’œil de celui qui regarde, que tant de choses différentes ont la même apparence et qu’entre la forme et le signe il y n’y a pas une seule parole possible mais plusieurs et que là se crée une polyphonie sémantique, le lieu d’un désordre, d’une rêverie, un lieu riche et tumultueux.

On n’oublie pas que l’homme passe dans la nature au travers d’une forêt de symboles, proposition de la poétique baudelairienne qui irait si bien ici pour dire ce rapport que cherche à nous montrer Rita Alaoui entre l’homme et la nature, rapport devenu si fragile aujourd’hui en ces temps de bouleversements climatiques et de désastres écologiques, alors que la familiarité avec la nature est mise à mal par l’homme lui même et qu’il convient de le dénoncer.

C’est ce rapport retrouvé de familiarité et de connivence avec la nature que nous éprouvons à voir des enfants passer entre les arbres de ses installations, dans des abattoirs désaffectés ou au soleil d’un jardin de Bin el Ouidane, jouant avec les formes mouvantes de cette forêt imaginaire, de cette « forêt enchantée ». Un jeu auquel l’artiste participe aussi lorsqu’elle accroche aux arbres d’une forêt ses formes blanches et récurrentes qui sont comme des greffes d’imaginaire et de rêve dans le réel.

Une forme pure de l’arbre qui possède à ses yeux une très vivante charge symbolique, canopée plate qui se perd dans le ciel, racines invisibles enfouies sous terre, un arbre humain en quelque sorte, dont le dessin n’a gardé que ce que l’œil peut voir.

Arbre trait d’union entre la terre et le ciel, comme une forme métaphoriquement humaine et qui s’ancrerait à la surface de la terre en tutoyant cependant les cieux. On n’est pas surpris alors de voir, sur certaines de ses photos ou dans ses peintures, pousser des ailes à ces arbres, ou des cornes aux figures tutélaires de la forêt, des ailes déposées là par des elfes ou des couronnes abandonnées par d’improbables rois de légende qui disent la permanence de l’enfance en nous, l’émerveillement des rêves et leur terreur, nos peurs incontrôlables comme celle que le cœur s’arrête de battre au creux du sommeil. Car dans le rêve la réalité déborde, elle le fait comme le ferait un fleuve aux eaux trop contenues par des digues. C’est là que se rejoignent dans le travail de Rita Alaoui le dispositif formel et sa charge symbolique, en se contraignant à la forme simple et récurrente, elle attise le débit de son imaginaire créatif, favorise les coulures, les crues et les débordements, ouvre des perspectives nouvelles de déclinaison et de réappropriation de l’image et du monde.

Car il s’agit toujours pour celui qui crée d’interroger la question de son rapport au monde et au réel, ce que fait Rita Alaoui en utilisant des matériaux supports différents dans lesquels elle découpe sa forme d’arbre, papiers imprimés, papiers cadeau, et aussi, et c’est là que l’évidence se fait, des photographies de façades d’immeubles ou d’arbres urbains, d’arbres souffrant de leur trop grande proximité avec l’homme. L’arbre se découpe ainsi dans un réel déjà là qu’il conditionne à sa forme, tente de le magnifier pour en faire surgir à la fois les potentialités picturales mais aussi un inconnu, une impulsion qui permet l’échange. Peindre c’est toujours aller vers l’inconnu, le risque de l’altérité dans le rapport de soi avec l’autre, dans la sensualité ou la distance, et la cohabitation de coulures de peinture et de formes archétypales sur ses toiles récentes en est l’exemple parfait.

C’est ce qui s’impose dans ce travail, la répétition d’un même motif, cette grammaire de combinaisons recherchées de formes et de contre formes, donne vie à un flux créatif intense mais contenu par cette contrainte formelle, pulsion irrésistible encadrée par un système, des milliers d’arbres possibles pour d’innombrables forêts, elle fait naître un désir obstiné d’appropriation et de recouvrement du réel, de transformation du monde, mais avec légèreté et retenue, comme si peindre était une délicate expansion de soi entre perte et possession.


Bernard Collet / mars 2012

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Forests, trees, a set of archetypal shapes, simplified to the maximum, with this naked and desired aesthetics rendering these trees at once imposing and fragile, opening the possibility of endless variations and unlimited plastic use. That is what one sees. Indeed, Rita Alaoui’s work leaves us with an expression and implementation of this formal process, a repeating of a form, for numerous are the painters trying to find a personal touch, which is recognizable through their work, like a referential signature allowing the internalization of their vision and the deepening of their intuition, without ignoring the truest part of her work, because far from this formalistic principle she reveals through her own practice, overflowings, which reflect certain affects and evident spirituality, in a variety of proposals, because these tree shapes are the essence of other reflexions mirroring the shape of medusas, clothing or cupcakes.

Today the whiteness of these purified trees evocates the absence of color which deals with the strict necessary recognizable at first sight, showing regular window leaves cut like smiles, but is it believable knowing that all shapes exist in the eye of the observer, so many things having the same appearance knowing that between shape and sign there is not one link but many, ending in the creation of a semantic correspondence, a chaotic place, a reverie, a rich and turbulent place.

Let’s not forget that man’s travels in nature go through a forest of symbols, a Baudelerian poetic proposal which in this context suits so well the relation Rita Alaoui tries to evocate between man and nature, illustrated by its fragility in todays world of climate changes and ecological disasters, whereas familiarity with nature is compromised by man himself, imposing its denunciation.

Rita Alaoui makes us discover this familiar and convivial nature where children play between the trees of her installations, in a disused slaughterhouse or in a sunny Binelouidane garden playing with the moving shapes of this imaginary forest, this enchanted forest.

A game in which the artist interacts by hanging white and recurrent shapes to trees like transplants of figments of the imagination and like dream becoming reality.

Rita shows us the tree’s pure form like a symbolic living ion, a flat canopy lost in the sky, invisible roots buried deep underground, a human tree in someway whose drawing kept but what the eye can see.

A tree linked between earth and sky just like a human metaphor anchored to the earth’s surface yet kissing the heavenly skies.

It is not surprising to see on some of her photos and some of her paintings wings growing on trees and horns flowering noble foreheads of this human forest, wings dropped here and there like elves offerings or crowns abdicated by imaginary legendary kings, who praise the eternity of childhood, the enchantment as well as the terror of uncontrollable fear like nightmares in which the heart stops beating in the depth of our sleep. For in dream reality overflows as a powerful river would, inspite of its containments. Rita Alaoui’s work formal device and its symbolic impact unite to compel a recurrent simplicity as she stirs up the flow of her creative imagination, favoring drips, floods and overflowing, opening new perspectives of declination and reappropriation of the image as well as her vision of the world.

The artist through his creation wonders about its relationship to the reality of the world which Rita Alaoui does by using different supports in which she cutsout her peculiar tree shape, printed papers, gift wraps, and the proof is found in her photographs of building facades, urban trees, trees suffering from their close proximity to man. Rita’s tree is cutout in a reality already imposed which is molding its shape, daring to magnify it by bringing out at once its pictorial potential as well as the unknown just like an impulse allowing the exchange. Painting is always going into the unknown, risking to twist the relationship between the self and the other, in sensuality or distance, and the coexistence of paint drips, archetypal shapes on her latest canvases reflects a perfect example.

In her work it is evident the repetition of the same motif, the network of exquisite combinations of shapes and counter shapes, gives life to an intense creative flow yet contained by a formal constraint and an irresistible pulsion framed into a system, thousands of possible trees for countless forests, Rita Alaoui creates a stubborn desire of appropriation and recuperation of reality, of the world’s mutation, yet through restraint and lightness, as if painting were a delicate expansion of the self between loss and possession.


Bernard Collet / March 2012



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