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La forêt avance


Un arbre. Puis un autre. Répétition de la forme. Large, demi ronde à la base et posée sur un tronc tige droit et sec, avec cette canopée horizontale qui coupe la partie haute d’un trait. Des arbres contenus par une taille franche. Des arbres déjà entrés dans les nuages. Des feuilles aussi, trouées de respiration et de ciel, oblongues. Des formes feuilles épurées qui dépassent le dessin pur, ce que nous appelons aujourd’hui le design, l’adéquation entre une forme et sa fonction. Des formes trouées en mandorles qui sont ces formes ovaloïdes apparues sur les mosaïques des églises d’Orient avant la Renaissance. Des formes dont la base et la pointe ne sont pas courbes mais anguleuses et ogivales, rappelant l’aspect d’une amande, mandorla en latin et en italien moderne, d’où ce nom de mandorle qui lui est donné. Formes qui sont la rencontre entre deux arcs de cercle tendus au centre de quoi la tradition religieuse installait la présence divine, comme en halo, formes-lieux de la présence invisible mais qui n’ont pas non plus perdu leur matérialité, car ce sont aussi des formes simples de graines.

« J’utilise l’arbre en répétition comme un objet sacré, dit Rita Alaoui. Je lui porte quelque chose de presque religieux.
Il est le trait d'union entre la terre et le ciel, c’est-à-dire entre les hommes et les dieux, entre le visible et l'invisible, entre le chaos et la connaissance. Il est le symbole par excellence de la vie, de l’éternité, de la renaissance et de la fertilité. » Comment dire plus avec si peu de mots : éternité, renaissance, fertilité. Le rapport de l’artiste avec l’arbre s’inscrit dans cette relation double au sacré, au religieux mais aussi à la matérialité du vivant.

Il faut imaginer les contours manquants de cette forme oblongue qui est la trace de l’intersection de deux cercles. Se tenir là, dans cet espace résiduel, c’est être au centre de deux sphères qui se chevauchent, de deux mondes, dans l’idée d’un passage. On connaît la puissance métaphorique d’une telle forme, on pense à celle d’une bouche, d’un fuseau de tissage, d’une barque. Toujours cette idée de passage. La multiplication de ces formes oblongues fait sens, disposées en semis régulier au centre de la forme de l’arbre, à la fois feuilles et graines, lieux du passage de la vie. Dans leur vide apparaît toujours autre chose. Dans leur trouée se montre le monde, la matérialité du monde, dans d’étonnantes diversités de représentation. Certaines déclinaisons d’arbres sur des images photographiques de paysages ou d’architectures en sont la preuve évidente, ce que montre Rita Alaoui c’est la diversité du monde dans la constance et la répétition de cette forme, cet entre-deux devenu visible entre le matériel et le spirituel. Peu importe le support, ce décor du monde, la forme est là, l’arbre est là, et au-travers de lui on sent bien qu’un passage est possible.


Des milliers d’arbres possibles pour d’innombrables forêts, j’écrivais cela en 2012 à propos de ce travail de répétition d’un même motif, cette grammaire de formes et de contre formes, cette pulsion irrésistible de la peinture encadrée par un système que je percevais chez Rita Alaoui.


Oui, dans la représentation de l’arbre, la forêt n’est jamais loin, et elle avance.

Je pense à la forêt bien réelle où elle entre, qu’elle investit dans un jeu d’interventions plastiques aux frontières du réel et du rêve puis qu’elle photographie pour que trace soit gardée du commando poétique qui fut le sien. Je pense à la forêt qu’elle représente en maquette d’architecture pour que l’effet d’échelle produit permette de la contempler d’un seul regard, d’y projeter notre imaginaire, de réveiller des émotions enfouies ou d’y voir l’objet symbole du renouvellement du vivant, l’image iconique et écologique d’une nature aujourd’hui malmenée. Je pense à cette autre forêt enfin, issue de la multiplication et de l’agencement de plusieurs de ses formes d’arbres, une forêt symbole lorsque l’artiste l’installe sur le sol de béton usé d’un vieil abattoir désaffecté ou sur l’herbe d’un jardin.


Rita Alaoui a raison, la forêt est au centre de notre imaginaire. C’est un objet culturel commun à tous les hommes. Depuis les premiers âges, ce temps de la forêt primordiale, elle est la frontière poreuse entre la civilisation et la nature, la raison et la pensée magique, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le Bien et le Mal. Il n’est donc pas étonnant que, pour un artiste, la forêt soit le lieu idéal pour projeter ses fantasmes, ses craintes, ses espoirs, puisqu’elle est le reflet de notre culture, de notre histoire, mais aussi du devenir de notre monde, une sorte d’objet miroir de l’humanité.

C’est un espace complexe et double, en effet. Forêt maléfice, lieu de danger, de toutes sortes d’épreuves ou d’aventures, recouverte d’un humus fertile aux enchantements, aux sauvageries, forêt théâtre des peurs de l’enfance peuplé d’ogres, de loups et de sorcières mais aussi forêt refuge, lieu propice aux méditations, au silence et à la paix, poumon du monde et indicateur sans faille de la fragilité́ écologique, lieu emblématique de l’éternel recommencement du vivant.


Mais cette forêt visible n’est jamais éloignée de la forêt intérieure que nous portons en nous, celle qui pousse dans nos têtes, constituée de nos connexions neuronales mais surtout des entrelacs de nos perceptions et de nos émotions les plus intimes.

Oui, ne sommes-nous pas nous-mêmes forêt perpétuellement mobile ?

Il faut relire Macbeth, la forêt avance.

Faudrait-il croire à cette hérésie naturelle d’une forêt qui marche ? Peut-être que le sens profond du travail de Rita Alaoui sur la forêt est là.

Dans la pièce de Shakespeare, Macbeth ne veut pas croire à ce que son messager lui rapporte : « Ce dont « j’ai vu », je dois le dire. Mais comment dire, je ne sais. J’étais de garde en haut de la colline. J’ai regardé Birnam et, là, j’ai cru
que la forêt se mettait à bouger. » Oui, dit le messager, ce qui est inconcevable, je jure l’avoir vu de mes yeux. Un bois en mouvement. « Nul ne vaincra Macbeth tant que le grand bois de Birnam n’aura pas marché contre lui sur les hauteurs de Dunsinane » avait dit la prophétie. Une forêt qui marche qui se trouve être à la fin de la tragédie l’avancée de l’armée anglaise camouflée sous des branchages et marque ainsi l’inexorable accomplissement du destin.

Comme le messager shakespearien qui n’ose faire état de ce qu’il voit, le travail poétique convoque cette parole cryptée sous la parole. C’est aussi le propre de l’artiste de témoigner de ce qu’il « voit ».

Il y a donc autre chose qu’une forêt dans le travail de Rita Alaoui, il y a la puissance inégalée de la nature, cette part sacrée dont elle parlait. La force du destin. La forêt avance. Elle menace et elle sauve. Comme dans la pièce shakespearienne. Car là où apparaît le péril grandit aussi ce qui sauve, et la forêt est bien le signe double et emblématique de ces deux perspectives.

En montrant la forêt elle convoque en nous une part du mythe, à l’image de cette histoire métaphorique de la forêt qui avance dans Macbeth. Des histoires qui nous plongent dans ces temps immémoriaux de l’observation des forêts, ces temps où les humains regardaient « religieusement » la nature comme une partie de la divinité, ces temps où les mythes servaient à expliquer le monde. Et aujourd’hui où l’on dit que la forêt recule, la montrer en marche, vivante, autour de nous qui passons légers, poétiques ou belliqueux parmi les grands arbres qui, droits comme des piliers de cathédrale, presque indifférents à nous, ont force d’éternité.


Bernard Collet / 10.2014


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The Forest is Moving


A tree. Then another. The shape is repeated. Large, half-rounded at the base and set on a straight, dry stem, with that horizontal canopy that cuts the upper section in one stroke. Trees contained by a clean, precise cut. Trees already headed for the clouds. Leaves as well, punctured by breath and sky, oblong in shape. Refined form-leaves that transcend simple drawings, what we nowadays call design, the matching of form and function. Forms punctured in mandorlas, those oval-like shapes one would see in the mosaics of pre-Renaissance Oriental churches. Shapes whose base and tip are not bent but instead angular and ogival, reminiscent of the almond, or mandorla in Latin and modern Italian, hence the name mandorla that it is known by. Shapes that are the meeting-point between two taut arches at whose center the religious tradition placed divine presence, like a halo, shape-spaces of an invisible presence. Shapes that have not yet lost their materiality, because they are also, most simply, grains.  

"I use the tree over and over again, like a sacred object", says Rita Alaoui. "I infuse into it something almost religious. It is the hyphen between earth and sky, between men and gods, women and gods, the visible and the invisible, between chaos and knowledge. It is the highest symbol of life, of eternity, of renewal and of fertility". Is it possible to say more with so little words? Eternity, renewal, fertility. The tie between the artist and the tree is inscribed in this dual relationship to the sacred, to the religious but also to the materiality of life.

Imagine the missing contours of this oblong shape, the trace of the intersection of two circles. To stand here, in this residual space, is to be at the center of two spheres that intersect, of two worlds, of the idea of a crossing. We know the metaphoric power of this shape, we think of a mouth, a spindle, a wooden boat. Always this idea of the crossing. The multiplication of these oblong shapes are meaningful, disposed as they are in regular semis in the center of the tree-form, at once leaves and grains, harbors of life. In their emptiness there is always something other. In their holes the world appears, the materiality of the world, in striking representational diversity.

Some variations of trees on photographic images of landscapes or architectures are an obvious proof of what the article means to accomplish. What Rita Alaoui shows, is the diversity of the world in the consistency and repetition of this shape, this emerging dialogue between the material and the spiritual. No matter the mount, the world-set, the shape is here, the tree is here, and through it we learn that a crossing is indeed possible.


"Thousands of possible trees for numerous possible forests", I wrote back in 2012 about Rita Alaoui’s work of repeated motifs, this grammar of shapes and counter-shapes, this irresistible drive of the painting framed by a system.


Yes, in the representation of a tree, the forest is never far, and it is on the move. I’m thinking of the material forest, which she penetrates, whish she invests in a game of plastic interventions at the borders of the real and of the imaginary and which she then photographs to ensure that a trace of her poetic commando remains.

I’m thinking of the forest she represents in an architectural model so that the scale effect thus produced enables the contemplation at a glace, thereby projecting our imagination upon it, awakening the forgotten emotion or seeing the object symbolizing the renewal of the living, the iconic and ecological image of a nature mistreated. I’m also thinking of this last and final forest, sprung from the multiplication and the arrangement of many different trees, a symbolic forest, which the artist then sets up on the used cement floor of an old slaughterhouse now in disuse or on the grass of a garden.


Rita Alaoui is right: the forest is indeed at the heart of our imaginary world. It is a cultural object known to all humanity. Since the dawn of time, the time of the primal forest, it is the porous frontier between civilization and nature, reason and magical thinking, between the interior and the exterior, Good and Evil. It’s not therefore surprising that, for an artist, the forest becomes the ideal space to project her fantasies, her fears, her hopes. The forest is the reflection of our culture, of our history, but also of the becoming of our world, a kinds of mirror object of humanity.

Indeed, it is a complex and dual space. Malevolent forest, place of danger, of all types of ordeals and adventures, covered in a humus fertile to enchantment, savagery, theater of our fears and a childhood filled with ogres, wolves and witches.  But also a forest-refuge, a place of meditation, healing, silence and peace, lung of a world and flawless indicator of ecological frailty, emblem of the eternal renewal of the living world.


Yet this visible forest is never too removed from the internal forest that we carry within us, the one that grows in our minds, made up of our neural connections and, most importantly, of the interlace of our perceptions and our most intimate emotions. For are we not ourselves a forest perpetually on the move?

One must reread Macbeth: the forest is moving.

Must one believe in this natural heresy of a forest that marches? This may well be the profound meaning of Rita Alaoui’s work on trees.

In Shakespeare’s play, Macbeth refuses to believe his Messenger: "I should report that which I say I saw, But know not how to do’t…As I did stand my watch upon the hill, I looked toward Birnam, and anon methought the wood began to move…Macbeth shall never be vanquished until Great Birnam Wood to high Dunsinane Hill shall come against him".

Much like the Shakespearean messenger who doesn’t dare reveal what he sees, the poetic work calls upon this cryptic word lurking beneath the word. It’s also the artist’s duty to testify on what she ‘sees’.

There is therefore more than a mere forest in Rita Alaoui’s work: there is the unequaled power of nature—that sacred aspect she herself evoked. The power of destiny. The forest is on the move. It threatens and it saves. Like in the Shakespearan play. For there where the peril grows, there may also appear that which saves, and the forest is indeed the dual and emblematic sign of these two perspectives.

By showing the forest, she evokes in us that aspect of the mythical, the reflection of that metaphorical history of Macbeth’s moving forest. Stories that take us back to the immemorial time of the observations of forests, to those times when humans gazed ‘religiously’ upon nature as though it were divine, to those times where myths explained the world.

And today, when it is claimed that the forest is retreating, showing a forest on the move, alive, all around us as we pass by lightly, poetic and belligerent among these great trees which, straight like the pillars of a cathedral, indifferent to us, claim eternity.



Bernard Collet / 10.2014

(traduction Mhani Alaoui)


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