L’envers de la nature

by Francoise Benomar


60 cupcakes ! 60 saveurs gravées sur un couvercle culinaire en aluminium non seulement pour rappeler qu’un couvercle recouvre quelques recettes appétissantes, mais qu’il pourrait devenir autre : un support esthétique prêt à recevoir quelques dessins. Cet espace gris métallisé quitte donc sa fonction originelle pour reporter à l’infini la multiplication symphonique de saveurs de « Cupcakes ». Reproductions de formes anonymes sucrées ayant comme seule finalité : laisser la trace de ce qu’elles furent, une saveur remplie de restes suaves.

Tels des photogrammes en boucle, les gourmandises semblent être promues à un temps impérissable.

En effet, du bout de pâtisserie qu’elles furent, que reste-t-il sinon que le souvenir de les avoir avalée goulument comme un bienfait immortel de consommation. Plus aucune chair dégustatrice est dorénavant palpable, tous ont été réduits à l’informel au point qu’il reste juste l’écriture pour nommer «Chocolat» ou autres saveurs. Une fraction de seconde nous absorbons une senteur de chocolat mais le songe s’affaisse très promptement ; il ne persistera que quelques spirales ravitaillant le ventre du «Cupcake » et un demi cercle vide en forme d’épigastre ayant perdu ses airs gratifiants.

La pate moelleuse en tant que culture nord américaine abandonne définitivement sa vitrine flatteuse pour configurer la dimension provisoire d’une part qui se consume sans retour. Ils deviennent ainsi autre chose de ce qui pourrait être « mangeable » puisque le prix de leur pérennité est de s’inclure par un alignement alphabétique comme s’ils étaient devenus des symboles plastiques de leur propre mort ? Mais ils restent vivants, paradoxalement, dans nos mémoires affamées, du fait qu’ils s’affichent comme les restes d’une « Expérience » que nos papilles ont su ingérer avec un génie vandale.

Nous voyons étrangement que ces tendresses sucrées deviennent une installation et qu’elles se mutent à leur tour en un cadre ayant échappé à l’emprise de la toile.

Rita Alaoui, récupère, regagne, reconquière le jetable, comme Andy Warhol, il fallait continuer à réfléchir sur la surconsommation, le gaspillage, imprimant Hic et Minc sa présence in abstentia.


L’envers de la nature

Rita Alaoui fait son apprentissage comme peintre et plasticienne d’abord à l’Académie Julian-Penninghen et à la Parsons School of Design à Paris, puis à New York où elle obtient deux années plus tard son Bachelor of fine arts section peinture.

Elle vénère la nature tellurique parce que nous la regardons peut être plus comme nous devrions la dévisager. Pour l’artiste, il s’agit donc de ré-observer l’idiosyncrasie de nos verts cottages à partir de la couleur, pour ensuite la re- dessiner au-delà de ses emblèmes originels. Tout comme Matisse, elle prendra les pigments pour faire des arbres un univers à la fois naïf, mais aussi mentalement construits selon des règles esthétiques spirituellement mise en pensées : de la feuille bleue, à l’arbre mi-vert, façades de feuilles roses sur fond céruléen, foliations d’oranges devenues des cercles pour nous faire extravaguer, fabuler un jardin d’Eden où il y fait bon vivre. Une ambiance ludique et enfantine donne naissance à la répétition du motif arbre-feuille, nous transporte d’emblée dans un espace pictural où seule la réinvention de la nature vient interroger de ce qui doit se ré-écrire dans le cœur des hommes, à savoir toucher son éclat dans ce qu’elle a de plus liturgique.

Du mot nature, elle en explorera toute la symbolique linguistique d’abord en transgressant, désobéissant aux codes de la peinture classique à l’image d’un Ruisdael Van Jacob peignant l’arbre comme un symbole romantique, ou d’un Théodore Rousseau faisant de l’arbre une mise en scène théâtrale où les feuilles semblent n’être que la divagation vivante d’un idéal plastique de verts, si réels que nous sommes prêts à les distinguer comme une photographie. Il s’agira donc d’agrandir le mot « Nature» en le portant à la hauteur d’une fenêtre fictive sur un nouveau monde. Des dyptiques deviendront  l’espace propice à cet imaginaire-monde transformant les paysages lourds de parures en des motifs purement décoratifs, ingénus, innocents, féériques. Plus de pesanteur, couleront ainsi des restes d’un ciel bleu ayant quitté sa voûte astrale, derrière des soleils jaunes pâles, l’esprit léger, s’est peint un ciel grisonnant accueillant des libellules ailées de gloire, elles s’accrochent sur des herbes grandioses, les faisant vivre pour des temps immémoriaux. Figées en des formes de motifs inertes, noir de solitude, elles s’affichent simplement pour ne pas nous faire oublier qu’elles font corps avec la chair tellurienne.

Finalement, dame nature s’est transformée en un espace limpide, mettant en lumière tous les niveaux de sa représentation non plus d’un point de vue réel, mais bien comme une mise en scène s’étalant en aplats  s’apparentant à des rideaux théâtraux. Aucun bruit de libellules, de feuilles, seul persiste, se perpétue un silence mu par la création d’un autre devenir.

II Analyse

« Ceci est-il un arbre » ? Qu’est advenu l’arbre faisant paraître au vent quelques bruissements de feuillages faisant présager quelques idylles brûlantes ? L’arbre semble avoir délaisser sa fonction naturelle pour se vêtir du signe arbre-vert, vert faisant écho à la volonté de tracer encore les pourtours de l’être verdoyant pour lui insuffler une autre destinée, devenir un demi cercle fécond pour faire voir ce qui reste du signe feuille par l’application géométrique parfaite de quelques  noyaux rappelant la fécondation propice à leur naissance.

A l’arrière plan de cet arbre accouchant un autre monde plus propice au bonheur perdu, un ciel blanc, blanc s’épargnant l’aveuglement d’un soleil trop bleuté, un blanc virginal enrobé d’infinies spirales nées de la trace dessin agissant comme support céleste afin de porter la continuité de la feuille blanche arbre. Plus de verte campagne encombrée de verts impressionnistes, seuls quelques traces de traits noirs d’encre de chine entre fleurs sans parfum et quelques feuilles éparses viennent se surajouter sans inutilité puisqu’elles assurent l’existence théâtrale de l’unique objet arbre. Cet arbre colorié dans un système plaidant l’anti opacité occupe tout l’espace du tableau et produit l’impression d’une atmosphère d’apparente inertie que nous palpons, sentons, nous en arrivons à toucher son souffle divin par le prolongement de ses racines donnant l’illusion visuelle d’une terre devenue transparente au point de croire qu’elle aurait quitté ici bas sa couleur mortuaire pour dévoiler la radiographie d’un état virginal

Accolé en forme de répétition, un second tableau que l’on aimerait tourner dans tous les sens, mais la croyance achoppe de ses rites perpétuels. En effet, le spectateur se retrouve bien dans la continuité du sujet arbre mais comme pour défaire, inverser l’ordre de la nature, l’arbre vert est devenu blanc, blanc aux prismes bibliques, lumière éclatante, aveuglant nos sombres désirs, arbre aux mugissements féminins fait pendant aux échos sourds d’un amant-arbre perdu dans le sein d’une terre aveuglée de le prendre en otage pour des heures éternelles. Toutefois, ici l’arbre à perdu ses origines terriennes, nonobstant quelques signes le rappelant,  il semble s’incarner dorénavant que par le rattachement nombriliste de ficelles blanches le faisant subsister dans un état de suspend, un état d’objet de nature artificielle, matricielle. A contrario de l’arbre vert, l’arbre blanc suggère avec des airs printaniers à l’idée d’un arbre rempli de lilas blanc, mais il dépasse l’objet fleur pour devenir un espace métaphorique ne pouvant contenir que le lointain souvenir d’un arbre.Toutefois, quelques signes ont changé, l’arbre immaculé de blancheur, baigne dorénavant dans un espace aquatique, les fleurs poussent à contresens de la logique cosmique, les corolles s’agrippent telles des spectres chantant quelques hymnes enchanteurs. Ce qui ce fait comprendre comme un décor naïf affiche son contraire, la pérennisation d’un monde nature en voie de sombrer dans le commun des mortels.

III Glaces etc…

Alignement de glaces, se profilent, prolixement en trois dimensions. Serions-nous prêts à passer à l’acte de les déguster, sans n’y mettre aucune retenue dégustatrice ou bien notre regard pas assez grand se résignerait par sagesse à les observer pour en éterniser l’odeur, la texture, sa pâte dure devenant molle sous nos papilles gustatives. Que peut-on y entrevoir, sinon la trace inoubliable de l’image glace devenue pour des circonstances picturales, obscurément blanches, obscurément vertes. Blanches rappelant le goût du citron, verte apostrophant la sapidité de la pistache, aucune amertume de leur existence antérieure ne semble envahir le tableau, comme si les glaces avaient perdu toute identité comme met jubilatoire, affichant dorénavant autre chose, à savoir une grande parade de formes difformes, informes, disgraciées mais non sans la tentation à ce que nous les symbolisions comme ayant incarné cet artifice bienfaiteur pour nos esprits moroses. 

Sans plus aucun destin de ce qui pourrait les rendre éclatante,  leur destinée sera de flotter, d’ondoyer avec grâce dans un espace fictionnel noyé de noir Puis, le doute nous assaille « Que ceci pourrait être des glaces » s’accentue davantage par une perception olfactive qui achoppe. Puis, l’artiste plasticienne, pour nous dérouter un peu plus, tente de questionner cet aliment de surconsommation, en lui rajoutant quelques paillettes en forme de ficelles, aux grandeurs savamment calculées,  dématérialisant pour toujours le mythe de la crème glacée. Elles deviennent selon notre imagination : des têtes de muses sans plus aucun œil tentateur ou des tentacules sortant leurs griffes molles.

Alors que ce que l’on pourrait nommer du doigt « revoilà des glaces » ne peut plus se baptiser en tant que glace, non seulement d’un point de vue pictural, mais aussi d’un point vu narratif. Dès lors, la peinture prendra le chemin de l’abstraction non pas pour lancer un oracle à l’imaginaire mais bien plutôt pour rendre fluide le sujet du tableau afin de conjurer le mauvais sort de formes incompréhensibles ;  l’important restant de suggérer la réinvention d’un objet de consommation ayant quitté son cône emblématique. La table a été dressée en aplat, nous sommes invités à un festin en forme de nature morte, nous sommes conviés à ne jamais quitter cette table obscurément séduisante, jusqu’à rassasiement de nos girons en mal de gourmandise. 

Francoise Benomar

exposition Cones, Cupcakes and Dragonflies mars 2010 galerie Shart Casablanca