VENUS D’AILLEURS



Les cabinets de curiosités ont depuis longtemps quitté les alcôves secrètes jalouses de leurs raretés exotiques. Ces univers miniatures aux origines de nos musées se voulaient l’inventaire achevé d’un cosmos unifié. Leur aura perdure à travers une création contemporaine soucieuse d’en détourner les codes pour livrer sa lecture d’un monde hétérogène.

Le rare, l’étrange, le merveilleux y côtoient désormais le banal, le grotesque, les objets familiers détournés dans des mises en scène variées. Dialogues improbables entre bric-à-brac et véritables trésors continuent de créer la surprise et chatouillent nos consciences engourdies. Comme les mots déroulés d’un poème, cette réinvention d’un monde par agencement et recomposition d’éléments disparates livre au regard l’émotion esthétique d’une simple présence et des questions en suspens qui perpétuent le mystère.

Dans l’écrin de la Villa Delaporte, Rita Alaoui nous invite à une rencontre avec un « ailleurs » si proche que notre cécité de citadins empressés ne nous autorise plus à l’apprécier. Glanant, au gré du hasard, débris naturels et rebus imperceptibles, Rita peuple son cabinet de curiosités d’étrangetés familières. Avec le soin d’un véritable collectionneur, « un arrangeur de mondes », nom donné aux possesseurs des antiques cabinets, l’artiste conçoit pour eux un nouveau continent.

Plages, replis des bois, parc où l’on s’abstrait du bitume chauffé des villes, sentiers aux sols secs ou fertiles, terre blanchie par la craie ou tourbe noire attendent leur lot quotidien de rejets dans le cycle final des dégradations du vivant. Ils livrent à l’artiste les restes du festin d’une nature tantôt généreuse tantôt aride, l’empreinte d’un passage, tout ce que la faune et la flore promettent aux entrailles de la terre et à l’oubli mais aussi tout ce que le monde minéral et fossile voue à un temps infini.

Roches brutes et galets polis dans le lit des rivières, feuilles séchées ou palmes grandioses, fragments d’os ou précieux coraux, coquillages, graines, noyaux, sédiments pétrifiés, filaments du monde marin, bois charriés par les océans, tous s’invitent dans l’atelier de l’artiste où une deuxième vie les attend.

Dans cette matrice, la table de l’atelier est leur premier support. D’autres rejoignent les empilements d’une étagère, voisinant les précieux carnets où l’artiste enregistre les pensées qui affleurent avec le jour, survivantes de la nuit, déjà familières des photos de famille et des images découpées dans les encyclopédies dont seuls les bouquinistes gardent encore la trace.

            Ces « objets trouvés » comme les a longtemps nommés Rita paraissent voués à l’effacement et l’amnésie collective. Par la main de l’artiste ils s’incarnent, se singularisent, deviennent les héros d’une nouvelle histoire. Dans toutes les déclinaisons de son art : dessin, sculpture, photographie, peinture, collage, Rita ne finit pas d’explorer l’identité fragile de ces entités plastiques dont la force symbolique se révèle au gré des traitements réservés.

Dans ses dessins, elle en reproduit les contours avec la précision d’un naturaliste, mais se libère cependant de toute volonté scientifique ; elle s’enivre dans la gestuelle répétitive du trait qui devient méditation, transport métaphysique. Quand arrêter l’encre noire sur le papier ? Quand le réel prend-il fin pour qu’advienne l’oeuvre et que le support donne chair à l’objet ? Elle en restitue les reliefs à une échelle qui rend toute forme énigmatique. Emergent alors ces figures qui tracent à jamais l’empreinte d’une existence. Point de départ ou aboutissement ? L’encre saturée à certains endroits, absente à d’autres dissimule prudemment le secret.

Photographiés dans leur plus simple appareil ou mariés aux images d’une actualité brûlante, ils deviennent chimères de papier, rébus d’une humanité mutante.

Dans les vitrines où les accueillent des socles d’argile aux formes organiques, ils se métissent, s’hybrident. Tandis que libérés de toute contingence, ils deviennent, dans la peinture, formes embuées, plus incertaines, comme sortis des abysses.

Passant de l’ombre à la lumière, désormais soumis à un autre cycle du temps,

ils obligent à appréhender tant les aspects esthétiques que symboliques de leur présence, et confrontent la place du vivant à l’échelle de l’Homme et du temps.

Car c’est bien l’Homme face à la Nature qui est au coeur du questionnement de l’artiste. La position antagoniste qui a été jusqu’à présent la sienne à l’égard de son environnement soumet son présent et son avenir à de sérieuses incertitudes. L’Humanité sait aujourd’hui qu’elle devra intégrer les éléments naturels qui façonnent son existence à un projet pérenne, viable et respectueux pour tous les vivants. Pour l’appréhender, la visibilité des grands phénomènes climatiques et écologiques mesurés par des données scientifiques ne peut supprimer le besoin de donner à voir et percevoir l’immensité et la fragilité de ce qui nous entoure.

Sans classement ou nomenclature propre à une hiérarchie préétablie de l’Univers, l’œil se réhabitue à contempler non plus le sensationnel, l’inaccessible, mais cet « ailleurs » qui, surgi de l’eau, de l’air, du feu, de la terre, du familier et du sauvage, livre sa beauté pure au gré des artefacts de l’artiste.

Partant d’un décentrement du regard et d’une observation de la nature touchant à ses limites, Rita Alaoui propose de repenser notre entrelacement au monde et de prendre le chemin de la réparation.


Yasmina Bouzid


Dans le cadre de l’exposition Rita Alaoui, Venus d’ailleurs


Villa Delaporte

Casablanca – Octobre 2018